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Quelle insertion de l'Afrique
dans les réseaux mondiaux ?
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Une approche géographique

par Annie Chéneau-Loquay,
texte mis à jour : novembre 1999

[1. Introduction] [2. Service de base] [3. Nouveaux réseaux] [4. Conclusion] [5. Annexe] [6. Références]

Introduction

Si l'on se place à l'échelle mondiale, étant donné la rapidité du développement de l'usage des nouvelles technologies de l'information et de la communication, - c'est-à-dire "tous les grands systèmes informatisés de télécommunications et de gestion de données et d'informations, publics ou privés, qui s'adressent aux entreprises ou aux individus" (Gene Roechlin, 1995) -, l'Afrique apparaît relativement peu équipée et l'écart se creuse avec les pays les plus avancés. Par contre, à l'échelle du continent, le développement de ces outils s'est accéléré depuis deux ans et provoque désormais une guerre des prix entre fournisseurs de services. A la fin de l'année 1998, 49 des 54 pays et territoires africains avaient un accès complet à l'Internet. En mai 1999, seuls le Congo (Brazzaville)l'Erythrée et la Somalie n'en avaient pas encore.(voir carte 7, carte 8 et carte 9).

Dans une quinzaine de pays connectés, les activités de service se développent à un rythme inédit Le courrier électronique fait l'objet d'un véritable engouement avec par exemple plus de 10 % de progression mensuelle des utilisateurs au Mali et au Sénégal en 1997-1998, des utilisateurs qui ne sont plus seulement des étrangers ou des chercheurs relevant d'organismes internationaux ou d'ONG reliées au Nord mais aussi de petits entrepreneurs.

Parallèlement, les accès à la télévision par satellite se multiplient dans les grandes villes, tout particulièrement grâce à l'utilisation du système MMDS (micro wave multichannel, distribution system) moins coûteux (et plus esthétique) que les paraboles et qui peut permettre l'accès à une trentaine de chaînes1. L'explosion de la demande en téléphone mobile a surpris tous les opérateurs. Comme en Asie, les privilégiés acquièrent un téléphone cellulaire, signe de distinction par excellence mais outil fort prisé en situation de pénurie de lignes classiques (carte 6 téléphones cellulaires).

Cette insertion dans le système mondial de l'information suscite l'immense espoir d'accomplir un saut technologique qui contribuerait à résoudre les problèmes de développement. Mythe de la technologie toute puissante ou formule magique pour que l'Afrique sorte du sous développement, la question est d'actualité et la controverse vive, comme en témoignent les débats sur différents forums2.

Une modernisation paradoxale qui met en question le rôle de l'État

Pour en comprendre les enjeux, la question des réseaux de communication doit être située dans le contexte global d'une modernisation paradoxale.

L'Afrique se trouve dans les mailles interstitielles d'un système mondialisé et mondialisant qui repose aujourd'hui sur l'économie libérale, sur l'interconnexion de grands systèmes techniques et où la maîtrise de l'information joue un rôle essentiel. Aux deux extrêmes se situent les Nords, USA, Europe et Japon hypermédiatisés et imbriqués dans des réseaux complexes et au sud des Suds l'Afrique des villages, des villes champignons, qui échappe en partie à la structuration de l'espace et de la société par les réseaux techniques mais où par contre les réseaux sociaux jouent un rôle déterminant.

L'évolution de la plupart des pays africains aujourd'hui semble se distinguer de celle du monde développé ou des NPI : alors que l'informatisation, qui traduit l'emprise des réseaux interconnectés sur les individus et sur les territoires se développe dans les univers des Nords, en Afrique, les réseaux qui structurent les territoires sont le plus souvent mal entretenus, et mal contrôlés. Branchements pirates, disparitions des débiteurs, défauts d'approvisionnement en pièces détachées ou en combustibles, pannes multiples sont le lot habituel de l'habitant des Suds. Activités formelles et informelles s'imbriquent. Avec des systèmes d'enregistrement des personnes et des biens défectueux, les fraudes sont facilitées et l'État éprouve des difficultés pour assurer ses fonctions de contrôle et de gestion du territoire. Il en résulte une hétérogénéité spatiale entre des zones urbanisées raccordées aux réseaux modernes, routes bitumées, lignes électriques et téléphoniques et d'autres à l'écart où l'on circule sur de mauvaises pistes où les activités sont tributaires des énergies locales, celles des hommes et de la biomasse. Cette dualité, obstacle de fond pour le développement, est très peu prise en compte dans les projets où on ne perçoit pas le rôle fondamental d'infrastructures et d'équipements interconnectés, en tant que système nerveux d'un territoire 3(carte 2 inégalités villes campagnes).

Cependant, alors que dans les pays développés l'éviction des systèmes d'enregistrement est synonyme d'exclusion sociale (la perte de domicile suit la coupure d'électricité et la perte de la carte bancaire), en Afrique, c'est la grande majorité de la population qui vit hors du secteur enregistré dans le secteur dit "informel". Mais cette exclusion de l'univers de la légalité a aussi des aspects positifs en permettant d'échapper à l'emprise d'États trop souvent prédateurs sans empêcher, bien au contraire, un dynamisme relatif4 des activités fondées ici bien davantage sur les réseaux sociaux que sur des politiques publiques d'aménagement du territoire5.

Dans un tel contexte pour enrayer la dégradation progressive des services collectifs, pour créer et entretenir les infrastructures et les équipements (routes, télécommunications, réseaux divers), qui permettent d'être reliés au "système monde"6, il est fait appel aux financements extérieurs dans le cadre de projets. De plus, depuis une quinzaine d'années les politiques d'ajustement structurel mettent en oeuvre le désengagement de l'État et la privatisation de l'économie. Dans le passage d'une économie encadrée à une économie libéralisée l'interaction entre acteurs publics et privés est au centre des débats sur les télécommunications. Les NTI et notamment l'Internet sont souvent utilisées comme argument en faveur de l'accélération des réformes. Les grands bailleurs de fonds affichent désormais une extrême sensibilité à ce domaine d'activité mais les actions concrètes de grande envergure se font attendre.

La dérégulation liée à la libéralisation favorise la concurrence entre de nouveaux opérateurs plus petits qui sans grands investissements cherchent les meilleures opportunités de gains.

Dématérialisation, délocalisation, est-ce un atout ?

Si la libéralisation des économies semble favoriser l'implantation des nouvelles technologies, un autre caractère essentiel peut être un atout en Afrique plus qu'ailleurs : la dématérialisation de ces systèmes sans fil, à faible besoin énergétique, le fait qu'ils puissent s'affranchir d'un approvisionnement électrique centralisé en utilisant davantage l'énergie solaire. Le phénomène n'est pas nouveau. On sait les espoirs qu'a suscités la radio éducative dans les années soixante-dix et les radios libres qui se développent aujourd'hui avec la libération des ondes. La radio très écoutée en Afrique, peut jouer un rôle considérable comme instrument politique comme l'a montré récemment le cas du Rwanda et auparavant celui de la Guinée ou Sékou Touré, leader charismatique a tenu son pays par l'immatériel, par le verbe, en utilisant la radiodiffusion à des fins de propagande quotidienne nationaliste et "anti impérialiste", alors que son pays était isolé du monde occidental, sans cadres, sans techniciens efficaces, et que les infrastructures matérielles ne pouvaient plus être entretenues faute de financements et de formation des hommes7.

Aujourd'hui, il suffit d'un petit capteur solaire pour alimenter une station téléphonique, une parabole et recevoir les programmes de télévision et Internet. C'est le paradoxe de quelques villages reliés aux satellites mais sans route correcte d'accès et où les femmes continuent à porter le bois sur la tête. Il est significatif que les téléphones cellulaires se soient développés d'abord dans des pays mal structurés, et mal contrôlés par l'État, comme l'ex Zaïre, parmi les couches de population les plus aisées et désormais chez les grands entrepreneurs et commerçants internationaux qui animent de puissants réseaux économiques et sociaux transfrontaliers et souvent illégaux.

Cette modernisation "paradoxale", ces signes d'une "réinvention du capitalisme" (Bayart 19948), cet "assouplissement" des espaces africains plus aptes à la vie de relation qu'à la production (Durand, Levy, Retaillé, 19939) sont ils véritablement un atout ou un handicap pour l'implantation des NTIC ? Le mythe de la technologie toute puissante, moteur du changement social et économique, qui accompagne chaque avancée technologique10 est renforcé aujourd'hui par la transparence et l'ubiquité attribuées aux nouvelles technologies de la communication.

L'analyse de l'insertion de ces techniques doit se placer dans l'épaisseur du tissu socio-territorial en travaillant à plusieurs échelles, la maille la plus large faisant apparaître les processus tels qu'ils opèrent au niveau mondial, la maille la plus fine descendant au niveau des groupes d'individus.

Dans cette démarche, la question des relations entre l'État et son territoire est centrale. La conception traditionnelle du territoire comme étendue limitée où s'exerce un pouvoir de contrôle et d'aménagement, déjà contestée par le "régionalisme trans-étatique" et le dynamisme des réseaux sociaux11, ne sera-t-elle pas battue en brèche encore davantage par l'insertion de cette innovation que constituent les NTIC qui se jouent du carcan géographique et politique de la nation. A l'extrême, peut on se passer de l'État dans le processus de mondialisation dont les techniques de communication sont les vecteurs ? Avec quelles formes de recompositions socio-spatiales ?

Cette approche géographique globale au niveau du Continent, fait partie d'un programme plus approfondi sur les modes d'insertion et d'utilisation des technologies de la communication en Afrique à différentes échelles, du mondial au local, chacune d'elles faisant apparaître des points de vue différents (voir plus loin notre texte sur les usages des commerçants du Sénégal12).

Dans une première partie, les cartes donnent une vision à la fois globale et comparative du service de base, le téléphone fixe ; elles font apparaître la diversité des situations selon les pays et au delà, les caractères communs à des ensembles plus vastes ; ainsi, l'importance des télécommunications internationales dans une région est un indicateur du degré d'intégration ou d'extraversion de celle ci.

Les opérateurs historiques sont incités par les organismes internationaux à privatiser les télécommunications mais hésitent à abandonner un secteur très profitable pour l'État. Les nouveaux réseaux se développent à un rythme très différent selon l'intérêt que présentent les pays pour les investisseurs. Une deuxième partie présente l'évolution du téléphone cellulaire et d'Internet qui suscitent un véritable engouement. Au sud du Sahara dans tous les domaines; réseaux anciens ou nouveaux réseaux, l'Afrique du Sud se distingue par la supériorité de ses équipements et possède donc des atouts pour jouer un rôle de leader sur le continent.

En perspective, l'apparition, depuis novembre 1998 des réseaux mondiaux de télécommunication par satellites basse orbite de type Iridium ou Globalstar peut entraîner la déstabilisation des opérateurs historiques de télécommunication et conduire au contournement du territoire de l'État avec des conséquences positives - le libre accès aux réseaux de données mondiales - mais aussi négatives avec le risque d'une démission au niveau de la maîtrise technologique et de la production de contenus.


Notes

1. Voir Ba A.1995. Paraboles et démocratie, L'Harmattan et Jean Tudesq, "L'espoir et l'illusion, actions positives et effets pervers des médias en Afrique sub-saharienne". MSHA, Talence 1998. [retour]

2. En particulier celui du Monde Diplomatique (<nsnet@london.monde-diplomatique.fr>) qui a duré plus d'un an et demi de 1996 au début de 1998 - celui de la Banque Mondiale, global knowledge, GDK <gkd@tristram.edc.org> et celui de l'AISI, African Development Forum, 1989 Discussion <aisi-hitd-l@lyris.bellanet.org>.[retour]

3. Ce qui est le cas dans les pays industrialisés où à l'inverse l'électrification et l'interconnexion des réseaux physiques est un fait acquis qui semble aller de soi et que l'on ne voit même plus alors que ces systèmes complexes sont très fragiles. Annie Chéneau-Loquay, "Les relations entre l'État, le droit et les réseaux techniques sont elles obligatoires dans le processus de modernisation ? Réflexion à partir du cas africain". Communication au colloque, Universalisme Technique et Mondialisation, novembre 1996, Bordeaux Talence, à paraître aux éditions Economica.[retour]

4. Dans la mesure où les obstacles physiques demeurent ; les coûts d'entretien d'un véhicule en Afrique sont de deux à trois fois plus élevés qu'ailleurs et les échanges formels il est vrai, entre le continent et le reste du monde ont tendance à diminuer : moins de 2 % des échanges mondiaux aujourd'hui.[retour]

5. Chéneau-Loquay A. 1998, "Do socio-territorial configurations in Africa favour the insertion of new information and communication technologies ?" In NETCOM, vol. 12, n° 1, 1998, 25 p.[retour]

6. Notion développée par les géographes, en particulier par Olivier Dollfus dans le premier tome de la Géographie Universelle, Mondes nouveaux, Hachette Reclus 1990 et dans l'ouvrage "Le Monde espace et systèmes" de la Presse de la Fondation Nationale des Sciences Politiques et Dalloz, par Marie Françoise Durand, Jacques Levy, Denis Retaillé, 2ème édition, 1993.[retour]

7. Chéneau-Loquay A., "La Guinée en crise, quelles relations entre État, territoire et développement?", papier UMR Regards. Voir en troisième partie l'article de Katherine Verrier.[retour]

8. Bayart J.F. (dir), La réinvention du capitalisme, Les trajectoires du politique, Paris, Karthala, 1994.[retour]

9. Durand M.F., LÚvy J., RetaillÚ D. op cité, note 6.[>retour]

10. Cahier Sciences Humaines, mars 1997, et surtout Marie Claude Cassé "Réseaux de télécommunications et production de territoire", Sciences de la Société, in Territoire Société et Communication, Presses Universitaires du Mirail, 1995.[retour]

11. Bach D.C., Kirk-Greene A. (dir), États et sociétés en Afrique Francophone. Economica, Paris, 1993.[retour]

12. Pour un observatoire de l'insertion des NTIC en Afrique (projet FAC-COOPTIC), Ministère des Affaires Etrangères français.[retour]

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Responsable du projet :
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