Yves Alexandre Chouala
GRAPS / CEAN-IEP
INTRODUCTION
Le 16 mars 2004, le président Paul Biya "rappelle en consultation"
lambassadeur du Cameroun à Malabo. Cest louverture officielle (enfin !)
dune crise - qui couvait depuis quelques années - dans les relations diplomatiques
entre le Cameroun et la Guinée Equatoriale. Dans lhistoire de la diplomatie
camerounaise sous la présidence de Paul Biya, le fait est inédit. Doù la surprise
générale qui a accompagné cette décision présidentielle aussi bien au sein de
lopinion publique nationale que dans les milieux diplomatiques. De notoriété
planétaire en effet, le président camerounais est un chef dEtat à
lengagement extérieur extrêmement calculé et limité et dont le style en matière
de politique étrangère semble se résumer à un renforcement de la stabilité interne
comme stratégie de pesée dans les affaires internationales et de rayonnement à
lextérieur. Au regard de cette posture diplomatique, la sortie assez prompte de
Paul Biya sur une question de relations interétatiques et suivant une perspective de la
confrontation prend la forme dun évènement historique dans la vie internationale
camerounaise.
En Guinée Equatoriale pourtant, les expulsions quasi-inhumaines et les exactions diverses
commises par les forces de sécurité sur les ressortissants camerounais relèvent de
"lordre de la banalité" ; cest-à-dire "ce qui est attendu,
parce quil se répète sans surprise, dans les faits et gestes de tous les
jours" (Mbembe, 1995 : 76). Celles-ci remplissent les notes quotidiennes de
lambassade et du consulat du Cameroun respectivement à Malabo et à Bata en
direction de Yaoundé et nont jamais suscité de la part des autorités
camerounaises une réaction ferme et véhémente. Au regard de la tension diplomatique qui
va naître entre Yaoundé et Malabo suite à une nième vague dexpulsion des
ressortissants camerounais, on ne peut manquer de faire lhypothèse dun simple
concours de circonstance qui masque une situation objective damoncellement de
nombreux nuages et de multiplication des malentendus entre les deux capitales. Quels sont
les éléments clefs qui structurent la crise qui éclate finalement en mars 2004 et
comment se sont-ils sédimentés ? Quels sont les contours et les enjeux de la crise ?
Quelles perspectives laisse-t-elle entrevoir dans les relations diplomatiques futures
entre le Cameroun et la Guinée Equatoriale ? Quels pourront être ses effets collatéraux
dans la dynamique diplomatico-stratégique dans le Golfe de Guinée ?
Telles sont les questions que cet article aborde dans une perspective analytique
dinscription de lactualité dans la longue durée. Larticle commence
donc par aborder la dynamique historique de la crise (I) avant de mettre en exergue ses
enjeux géostratégiques au plan sous-régional global (II).
I LA DYNAMIQUE HISTORIQUE DE LA CRISE
La crise diplomatique entre le Cameroun et la Guinée Equatoriale nest pas une
génération spontanée ; elle a connu une phase relativement longue dincubation
marquée par la manière assez tumultueuse voire cacophonique avec laquelle la Guinée
Equatoriale a fait face au défi auquel elle sest trouvée confrontée de gérer son
reclassement géostratégique international et sa montée régionale dans un contexte de
leadership et dhégémonie structurels et historiques du Cameroun. En effet, la
forte immigration camerounaise vers ce pays, le discours vindicatif et lattitude de
plus en plus empreinte de défiance de la Guinée Equatoriale à légard du
Cameroun, son intervention dans la relation délicate entre le Cameroun et le Nigeria, son
soupçon récurrent de complot de déstabilisation de la part du Cameroun ont donné
limpression que la Guinée Equatoriale inscrivait sa montée régionale dans une
perspective anti-camerounaise. Et dans un contexte diplomatique sous-régional où semble
sêtre établie la conviction de la condescendance à légard de ses pairs du
président Paul Biya davantage tourné vers ses affaires intérieures, le fossé
diplomatique entre les deux Etats ne pouvait que se creuser davantage. De sorte que, entre
Malabo et Yaoundé, sur la gestion des flux bilatéraux et sur bon nombre de questions
régionales, la divergence est apparue profonde et savère durable.
La pression migratoire camerounaise
La ruée des camerounais vers la Guinée Equatoriale depuis le début de
lexploitation pétrolière constitue sans doute la racine nourricière de la
mésentente et de la tension entre Malabo et Yaoundé. Cette immigration est cependant
antérieure à la manne pétrolière. Elle trouve son origine dans une politique nationale
équato-guinéenne dimportation de la main duvre agricole. En effet,
face au refus des Fangs (80% de la population) de servir en qualité de manuvres
dans léconomie de plantation qui caractérisait le pays avant lindépendance,
le colonisateur espagnol dabord et le premier gouvernement indépendant de Macias
Nguema par la suite mirent sur pied une vigoureuse politique dimportation de la main
uvre étrangère. Camerounais, Nigérians, Libériens, etc. formèrent le gros du
contingent de travailleurs importés. Cest à ce moment que se constituent les
diasporas étrangères en Guinée Equatoriale. Le débordement des flux migratoires que ce
pays connaît actuellement sinscrit par conséquent dans une trajectoire de
détournement dune politique publique de lEtat (Chouala, 2004).
Petit pays de près de 500 000 habitants, la Guinée Equatoriale redoute la forte
immigration anarchique et incontrôlée des camerounais et des ressortissants des autres
pays dAfrique centrale et occidentale. Cette immigration pourrait avoir des
conséquences néfastes sur son équilibre démographique interne. La forte poussée de
limmigration aiguise aussi les tensions sociales internes liées à laccès à
lemploi et à la jouissance par les nationaux des opportunités offertes par
lexploitation pétrolière. Par ailleurs linvestissement des camerounais dans
les activités criminelles a conduit à la structuration dun discours officiel et
dune opinion publique sur le « péril camerounais ». Parlant des camerounais de
Malabo en 2000, le président équato-guinéen dénonçait leur implication dans « la
plupart des actes délictueux commis à Malabo (...) les Camerounais (...) sont beaucoup
plus malins : les feymen et autres multiplicateurs de billets de banque ne font pas de
bruit mais beaucoup de mal » (AFP Afrique, 15/08/2000). Et Teodoro Obiang Nguema Mbasogo
poursuivait en soutenant que « les voisins commencent à nous regarder avec jalousie et
cela peut entraîner quils provoquent linsécurité dans notre pays». Face à
cette insécurité générée par les étrangers (camerounais et nigérians surtout), le
président équato-guinéen va proposer la solution radicale de la «machette» : «Chacun
de vous, conseilla-t-il à son peuple, doit disposer dune machette, de bâtons et de
barres de fer pour frapper les voleurs à la tête et quils disparaissent. ». La
politique assez féroce de la gestion de limmigration camerounaise et le discours
vindicatif qui laccompagne et le légitime ne sont pas toujours très appréciés
par Iopinion publique camerounaise qui accuse en retour la Guinée Equatoriale
dingratitude et de « complexe du nouveau riche ».
La trahison du « grand- frère » ?
Commencée en 1991 par la découverte de Alba et renforcée en 1996 avec
linauguration du champ de Zafiro - qui renferme des réserves denviron 300
millions de barils - puis en 1999 par lexploitation du plus important gisement de
Campo Ceiba au large du Rio Muni (Campbell, 1998: 140-151), la production pétrolière en
Guinée Equatoriale sest accompagnée dun spectaculaire revirement de sa
politique régionale (Chouala, 2003). Le fait marquant dans ce revirement est le
déclassement géostratégique du Cameroun au profit du Nigeria. Cest dans ce
déclassement- combiné à la construction dun «péril camerounais» - que
sorigine la crise diplomatique qui apparaît au grand jour en. mars 2004.
En effet, depuis létablissement des relations diplomatiques entre les deux pays le
27 octobre 1968, le Cameroun sest toujours montré solidaire et bienveillant à
légard de son voisin de lextrême sud 17 fois plus petit. Les deux pays ont
entretenu une coopération dense et diversifiée régie par divers instruments
juridiques1. La fréquence des visites de haut niveau effectuées par les autorités de
Malabo à Yaoundé témoignait de limportance du Cameroun dans la vie nationale
équato-guinéenne. Au cours de ses nombreuses visites à Yaoundé, le président Teodoro
Ubiang Nguema Mbasogo recourait toujours à lexpression °grand frère"
pour désigner son homologue camerounais. Le "grand frère" fournissait alors à
son (docile) cadet les utilités nécessaires de survie et dexpression de la
souveraineté: avion présidentiel pour les déplacements du chef dEtat
équato-guinéen, denrées alimentaires, infrastructures sanitaires et éducatives. Un
appui important et décisif fut également apporté à la Guinée Equatoriale par le
Cameroun en vue de son intégration dans la zone franc et de son admission au sein de
IUnion Douanière et Economique des Etats de lAfrique centrale (Udéac)2.
Le revirement de la Guinée Equatoriale par ladoption dune ligne diplomatique
anti-camerounaise sera par conséquent vécu à Yaoundé comme une trahison du "grand
frère". Ce sentiment dingratitude et de trahison était déjà souligné par
le plus grand quotidien indépendant du Cameroun en 2001. « Il est bien loin, écrivait
alors le journal, ce temps où la Guinée Equatoriale dObiang Nguema Mbasogo
mangeait dans la main du Cameroun de Paul Biya. En ce temps là, lami Obiang ne
pouvait pas passer deux mois chez lui sans venir saluer son "grand frère". En
cette occasion alors, en grand seigneur bon prince, [Paul Biya] envoyait gentiment son
avion personnel pour les aller et retour de son "homologue". En ce temps-là,
tout était prétexte à voyage sur le Cameroun : les salaires des fonctionnaires
dObiang, les maux de dents de son épouse etc. [...]. Puis est arrivé le pétrole
[et] tout a changé. Et lami Obiang a soudain réalisé que Ies Camerounais étaient
tous de petits voleurs et de gros salauds. Puis il a commencé à se faire représenter
aux manifestations qui avaient lieu dans "son" Yaoundé. On se demandait même
si lami Obiang était encore en mesure de dire bonjour à notre [Paul Biya]
sil le rencontrait un jour quelque part on route » (Mutations, N° 467, 2001 ; 2).
La politique équato-guinéenne du Cameroun depuis son apparition dans le club riche des
"Etats hydrocarbures" a pris lallure dune diplomatie de la revanche
traduisant, comme la souligné un politiste camerounais « une expression dun
sentiment de rancur longtemps dissimulé » (Owona Nguini, 2004 : 5). La manne
pétrolière a en effet donné les coudées franches à la Guinée Equatoriale pour
quelle puisse « exprimer cette rancur refoulée qui avait été manifestée
vis-à-vis [du] parrainage du Cameroun, que par contrainte les Equato-guinéens
sollicitaient mais qui leur pesait [...] Les Equato-guinéens estiment avoir
aujourdhui les capacités de tenir tête au Cameroun, même si cela peut relever
pour Ies Camerounais dune espèce de complexe du nouveau riche» (Owona Nguini,
2004: 5). Ce complexe du nouveau riche est amèrement digéré par le pouvoir de Yaoundé
qui sest pourtant gardé de toute contre action ou récrimination bruyante.
Lalliance avec la menace nigériane
Dans la géopolitique interne du Golfe de Guinée, le Nigeria constitue à la fois le
rival stratégique et la principale menace militaire du Cameroun. La tentative de
modification unilatérale de sa frontière maritime et terrestre avec le Cameroun traduite
par loccupation militaire de la presquîle de Bakassi en 1993 a fini par
convaincre les autorités camerounaises des ambitions territoriales et hégémoniques du
"géant" de lAfrique subsaharienne. Suite à cette occupation militaire de
Bakassi, une véritable rivalité diplomatico - stratégique reposant sur un face à face
militaire sur le terrain va sinstaurer entre Yaoundé et Abuja. Tandis que le
Cameroun, qui ne pouvait compter de solides appuis au niveau sous-régional, va
sorienter vers la mobilisation des ressources de la justice internationale pour
faire reconnaître ses droits historiques sur Bakassi, le Nigeria va pour sa part, engager
une vigoureuse opération de ralliement à sa cause des Etats du Golfe de Guinée. Devenue
à la faveur de cette conjoncture régionale, un atout diplomatique non négligeable pour
les deux Etats en compétition, la Guinée Equatoriale, contre toute attente va
"lâcher" le Cameroun pour sallier avec le Nigeria.
En effet, â partir de 1994, un intense ballet diplomatique sinstaure entre Malabo
et Abuja. Madame Constancia Mangue de Obiang se rendra en visite officielle à Abuja au
courant des années 1994 et 1997 sur invitation de Madame Abacha. Son époux Teodoro
Obiang Nguema Mbasogo en fera de même et sera reçu à Abuja les 3 et 4 juin 1998 et les
18 et 19 septembre 1998 respectivement par le chef de lEtat nigérian, le général
Sani Abacha et son successeur le général Abdulsalami Abubakar. Ce dernier sera à son
tour reçu à Malabo les aI et 22 avril 1999. Les contacts au plan militaire se renforcent
également à linstar de laudience accordée par Teodoro Obiang Nguema Mbasogo
au chef détat major de la marine nigériane le 20 mars 1998. Au menu de cette
visite loctroi, par la Guinée Equatoriale, des facilités militaire au Nigeria lui
permettant ainsi de poursuivre son encerclement militaire du Cameroun. Le Cameroun va
vivement sinquiéter de ce deal diplomaticostratégique entre Abuja et Malabo : «
(...) Le Cameroun ne peut ne pas sinquiéter de loctroi (...) de facilités
militaires par la Guinée Equatoriale au Nigeria, étant donné que ces facilités sont de
nature à menacer la sécurité du Cameroun dans son flanc sud. [Ces facilités]
constituent une menace pour la sécurité civile et économique du Cameroun, accentuée
par le fait que depuis Décembre I993, notre pays est victime de lagression
nigériane dans la péninsule camerounaise de Bakassi. En effet, cest nécessaire de
souligner que la partie insulaire de la Guinée Equatoriale où se trouve Malabo est la
partie qui intéresse le plus le Nigeria. Malabo se trouve à 10 minutes de vol
davion du port et des installations pétrolières de Limbé»3.
La Guinnée Equatoriale ne va pas sarrêter à ce retournement stratégique en
défaveur du Cameroun. Elle va aussi, sous le couvert de la « protection de ses
intérêts vitaux », sinviter le 30 mars 1999 dans le dossier juridique de Bakassi
devant la Cour internationale de justice en appui aux thèses du Nigeria. Lagent de
la Guinée Equatoriale à la Cour internationale de justice, Ricardo Mangue Obama
Nfube, va estimer dune part que « la position du Cameroun devant la Cour est
radicalement différente à celle adoptée dans le cadre des relations diplomatiques entre
les trois Etats voisins »4 et dautre part que « la revendication maritime du
Cameroun, dans le cadre dun litige avec le Nigeria, porte préjudice aux intérêts
de la Guinée Equatoriale»5. En fustigeant ce quil a appelé le « changement de
position radical » de la part du Cameroun, le ministre Ricardo Mangue Obama Nfube
insiste sur la « demande la plus fondamentale » de son gouvernement, à savoir que la
«Cour ne devait accorder aucun crédit à [la] position camerounaise »6. La reprise par
la Guinée Equatoriale des arguments développés par le Nigeria devant les juges de la
Cour internationale de justice fera dailleurs dire à Alain Pellet, lun des
avocats du Cameroun que la «Guinée Equatoriale intervient dans cette affaire aux côtés
du Nigeria ; elle fait avec lui cause commune »7. Dès lors, il était clair à Yaoundé
que le pays dObiang Nguema Mbasogo était désormais un allié stratégique objectif
du Nigeria avec lequel un accord dexploitation commune des ressources pétrolières
se trouvant de part et dautre de leur frontière maritime sera par ailleurs conclu.
Le Cameroun encaisse une fois de plus le "coup" stratégique à lui porté par
la Guinée Equatoriale mais fidèle à sa politique modérée en matière de prise de
position dans les affaires régionales, se mure dans un silence difficilement
déchiffrable à Malabo.
Lattitude de la Guinée Equatoriale pourrait se comprendre de deux manières.
Dune part on peut penser que son alliance avec le Nigeria constituait un
comportement préventif destiné à empêcher une action militaire nigériane unilatérale
à la frontière grise commune entre les deux Etats. La Guinée Equatoriale tentait ainsi
dendiguer la reproduction du syndrome de Bakassi sur son propre territoire ;
doù son appui diplomaticostratégique au Nigeria. Dautre part, IEtat
équato-guinéen prédisait une probable victoire juridique du Nigeria et semblait ainsi
sallier avec le bon camp. Stratégiquement, le choix de Malabo était judicieux car
il neutralisait en quelque sorte le géant nigérian quelque soit lissue du conflit.
Toutefois la coopération active de la Guinée Equatoriale avec le Nigeria sur
laffaire de Bakassi ne semble pas avoir réduit les craintes de la première par
rapport au second qui fait toujours montre de velléités hégémoniques et
dambitions territoriales non dissimulées. Ainsi dans un discours à la nation le 19
novembre 2003, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, tout en indiquant que son pays avait signé
des « accords (frontaliers) définitifs » avec le Nigeria, rappelait à ce dernier que
« dans le cadre des relations fraternelles et de bon voisinage [...] [les] vifs souhaits
[de la Guinée Equatoriale sont] que les traités frontaliers sappliquent dans un
esprit de respect des lois et des traditions pour la conservation de la paix dans la. sous
région [...]»
Le discours vindicatif de Obiang Nguema Mbasogo
Parallèlement à sa recherche du parapluie sécuritaire nigérian, le régime de Malabo
va durcir sa politique envers les immigrés camerounais érigés en menace pour la
stabilité nationale et en empêcheurs de jouissance de ses ressources pétrolières par
le peuple équato-guinéen. En 2000, les sources diplomatiques camerounaises tiraient
déjà sur la sonnette dalarme en affirmant que les camerounais vivant en Guinée
Equatoriale sont systématiquement victimes de tracasseries et escroqueries de tous genres
et notamment depuis 1994 : retrait des cartes de séjour, détention abusive, confiscation
de biens, traitement discriminatoire par rapport aux ressortissants des autres pays amis
de la Guinée Equatoriale. Le président camerounais sera personnellement victime de ces
tracasseries consulaires lors de son voyage à Malabo les 24 et 25 juin 1999 pour prendre
part au double sommet de la Communauté économique et monétaire dAfrique centrale
(CEMAC) et de la Communauté économique des Etats de lAfrique centrale (CEEAC). En
effet, face à la détermination affichée par la police aéroportuaire de Malabo de
fouiller ses bagages et effets personnels, le président camerounais sy plia. Une
lettre de protestation du ministre camerounais des relations extérieures condamnant ces
agissements contraires à la courtoisie et aux privilèges dus à un chef dEtat fut
remise à lambassadeur de la Guinée Equatoriale à Yaoundé au lendemain de ce
grave incident.
Fait très significatif, cest le président Teodoro Obiang Nguema Mbasogo qui porte
lui-même la parole vindicative de son pays à lendroit des Camerounais. Foulant aux
pieds les principes de la réserve et de la courtoisie diplomatique, Teodoro Obiang Nguema
Mbasogo va, en des termes assez discourtois, critiquer la représentation diplomatique du
Cameroun dans son pays en sindignant du « même vieil ambassadeur qui est en poste
depuis plus de 15 ans » (Jeune Afrique LIntelligent, N°2186, 2002 : 33). Dans une
interview accordée au journal Jeune Afrique LIntelligent en 2002, il affirme que
nombre de Camerounais résident en Guinée Equatoriale « se sont rendus coupables
descroqueries, de détournements et mettent en danger la sécurité du pays» (Jeune
Afrique LIntelligent, N°2186, 2002: 33). Le président équato-guinéen ne faisait
que revenir sur des propos quil avait déjà eu à tenir le 17 juillet 2000 au
palais des congrès de Malabo lors dune fête de son parti politique : « Faites
attention aux étrangers et surtout aux Camerounais, car ces derniers ont eu de
largent du pétrole avant, et leurs gisements pétroliers étant déjà épuisés,
ils cherchent à nous envahir ». Ces propos avaient été jugés très
"préoccupants" par les autorités camerounaises qui ne manquèrent pas de
requérir des services dintelligence des fiches plus précises sur ce qui faisait
courir le chef de lEtat équato-guinéen contre le Cameroun.
Severo Moto Nsa : ami du Cameroun ?
La Guinée Equatoriale a toujours soupçonné le Cameroun dêtre un sanctuaire pour
les dissidents du régime et les partisans de Severo Moto Nsa qui reste lopposant le
plus farouche et le plus déterminé à mettre un terme au règne de Teodoro Obiang Nguema
Mbasogo. Depuis les attaques armées du 21 janvier 1998 dans les villes de Moka et Luba
attribuées au Mouvement dautodétermination de lîle de Bioko, le régime
équato-guinéen a toujours considéré Yaoundé comme étant sinon de connivence avec les
rebelles du moins de se montrer trop compréhensif et trop souple à leur égard. La
politique régionale du Cameroun voulue anti-hégémonique et de non ingérence dans les
affaires intérieures des autres Etats est généralement perçue à Malabo comme une
neutralité de complicité et un encouragement tacite à laile radicale de
lopposition équato-guinéenne qui ne rêve que de chasser Teodoro Obiang Nguema
Mbasogo du pouvoir. Cest ce que corroborait en 2000 lUnion des Démocrates
Indépendants de la Guinée Equatoriale (UDI) - parti dopposition - qui, dans une
déclaration de solidarité aux Camerounais victimes de multiples abus et de nombreuses
vagues dexpulsion, affirmait que «Ie Cameroun est considéré comme un ennemi par
le régime dictatorial de Malabo sous prétexte quil protège les réfugiés
politiques équato-guinéens (conformément aux conventions internationales et aux statuts
des Nations Unies) et ce en dépit des multiples demandes de Malabo pour leur extradition.
Cette attitude se justifie par le fait que le Cameroun ne se plie pas comme le Gabon aux
exigences de Obiang Nguema».
Que le Cameroun soit donc accusé dabriter sur son territoire des camps
dentraînement des mercenaires en vue du renversement du régime équatoguinéen au
profit de Severo Moto Nsa ne date pas de mars 2004. En 1999 déjà, le gouvernement
équato-guinéen, qui pensait avoir déjoué un complot de déstabilisation impliquant le
Cameroun, avait transmis aux autorités de Yaoundé un « contrat de prestations des
services » entre Severo Moto Nsa et le Groupe Bob Denard/Armée Française au Cameroun.
Ce contrat stipulait que : « Entre dune part, M. Jean Njoya, Commandant des Forces
Spéciales, CNS 12613386196 du 13/10/96, agissant au nom du groupe Bob Denard (Armée
Française au Cameroun), et dautre part, M. Severo Moto Nsa, agissant au nom du
groupe G.E (Front de Libération Nationale) FRELINA (...) : (1) Le groupe Bob Denard,
Armée Française au Cameroun (GBD-AFC) sengage à mettre à la disposition du Front
de Libération Nationale de G.E. (FRELINA-GE) un personnel qualifié et du matériel
nécessaire pour lexécution dune mission ponctuelle en Guinée Equatoriale ;
(2) Tant le personnel que le matériel seront utilisés en accord avec ladite mission au
sujet de laquelle il sera gardé un silence absolu ; (3) Leffectif du personnel
qualifié à employer est de quinze hommes, pour des raisons defficacité et de
discrétion ; (4) Le délai dexécution de la mission, objet du présent contrat,
sétale sur 30 jours, pouvant aller jusquà 45 jours si lexigent les
circonstances. A la fin de la mission le groupe FRELINA G.E. payera au Groupe BD-AFC une
somme dun million de francs français répartie de la manière suivante : -
500.000FF pour main duvre ; 300.000FF au Chef de Groupe ; - 200.000FF au
Directeur du Groupe» 8.
La révélation de mars 2004, bien quémanant dune source peu fiable en
loccurrence le journal sud-africain The Star, ne constituait pour Malabo quune
pièce à conviction de plus ; raison pour laquelle les autorités équato-guinéennes
nont eu aucune retenue à légard du voisin camerounais suite à des
révélations de complot provenant dune source médiatique et qui navaient pas
été confirmées par une autre source plus crédible. Dailleurs, dépêché à
Yaoundé au lendemain du "rappel en consultation" de Iambassadeur
camerounais, le ministre équato-guinéen des affaires étrangères Pastor Micha Ondo
Bilé, envoyé spécial de Teodoro Obiang Nguema Mbasogo,. avait déclaré sêtre
rendu à Yaoundé non pas pour entendre le démenti (catégorique) des autorités
camerounaises mais pour « informer le n° 1 camerounais sur la tentative de putsch [qui]
peut déstabiliser non seulement la Guinée Equatoriale, mais aussi la sous région
dAfrique centrale » (La Nouvelle Expression, N° 1239, 2004 : 4). Le Guinée
Equatoriale semblait ainsi promettre au Cameroun un retour dascenseur en matière de
déstabilisation. Le pays ne se dit-il pas désormais riche et capable de financer les
oppositions et les rebelles chez les voisins ? En tout cas le voyage du Pastor Micha Ondo
Bilé a révélé la profondeur de la cassure et de la divergence entre les deux capitales
au point où Teodoro Obiang Nguema Mbasogo a du se résoudre à voyager personnellement
sur Yaoundé «au pas de course» pour tenter de baisser la tension entre les deux pays.
La cassure ne sera pour autant pas réparée puisque, selon le quotidien gouvernemental
camerounais Cameroon Tribune, «aucun aspect actuel des relations bilatérales entre
Yaoundé et Malabo na été éludé pendant le séjour dObiang Nguema au
Cameroun » (Cameroon Tribune, avril 2004).
II - LE RETOURNEMENT DE YAOUNDE ET LECLATEMENT DE LA CRISE
Recourant une fois de plus à son mode privilégié de prise de position dans les affaires
internationales à savoir le « communiqué de presse », le gouvernement camerounais va
tenter de rassurer les autorités équatoguinéennes en qualifiant, par voie de presse
justement, les affirmations du quotidien sud-africain The Star contenues dans sa livraison
du 11 mars 2004 d«informations mensongères dénuées de tout fondement»9. Le
ministre camerounais de la communication, Jacques Fame Ndongo publie le 12 mars un
communiqué sans détour : « Le Cameroun na jamais servi et ne servira jamais de
base de déstabilisation daucun pays. Le gouvernement camerounais réaffirme en
conséquence quil nexiste aucun camp dentraînement de mercenaires sur
son territoire. Il en résulte que si tentative de déstabilisation il y a, les auteurs et
les complices doivent être recherchés ailleurs»10. On crut alors que Yaoundé allait
sen tenir à ce démenti dusage lorsque survint, de manière assez inattendue,
un retournement de son attitude devant le malentendu. Ce revirement semble sans doute
liée à la manière avec laquelle la Guinée Equatoriale gérait cette affaire qualifiée
de « tentative de déstabilisation dun gouvernement démocratiquement élu par un
groupe de mercenaires » disposant dun "camp dé concentration" au
Cameroun. Quels sont les enjeux dun tel retournement et quels pourront être ses
effets au niveau régional ?
Les enjeux dun retournement
La ligne frondeuse et populiste peu compatible avec la réserve et la courtoisie
diplomatiques choisie par Malabo dans la gestion de laffaire des présumés
mercenaires, la pression de lopinion publique camerounaise très critique vis-à-vis
de la «xénophobie diabolique» (Cameroon-Info.Net, 23 septembre 2004), dun «
homme impopulaire, dictateur et putschiste qui voit partout lombre dun coup
dEtat » (La Nouvelle Expression, 17 mars 2004 : 4), la conjoncture préélectorale
au Cameroun et la présence américaine dans le Golfe de Guinée dans un contexte global
de lutte contre le terrorisme et le mercenariat constituent les principaux enjeux ayant
conduit à la fermeté affichée par le Cameroun vis-à-vis de la Guinée Equatoriale.
Obiang Nguema dans la rue contre Yaoundé : le geste de trop ?
Vraisemblablement, le Cameroun comptait parmi les "détracteurs" et «ennemis
extérieurs" qui "portent atteinte à la paix [de la Guinée les
Equatoriale]" dénoncés par Teodoro Obiang Nguema Mbasogo dès le 17 février 2004
lors dune visite dans lîle de Bioko. Le président équato-guinéen
avertissait alors son peuple sur le fait que « le maintien de la paix nest pas
uniquement le devoir du président de la république, du gouvernement et des forces de
sécurité, cest un devoir de tous les citoyens » (AFP, 17 février 2004). Dans la
foulée de ces discours sur la menace des ennemis extérieurs, lambassade du
Cameroun à Malabo connut un traitement dennemi en étant (avec celles du Gabon, du
Ghana, dEspagne) encerclée le 7 mars 2004 par les forces de sécurité qui
procédèrent également à larrestation dhommes politiques, de commerçants,
militaires et officiers supérieurs issus paradoxalement de lentourage du chef de
lEtat pour tentative de déstabilisation. Au moment où éclate laffaire des
mercenaires, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo va rejoindre les militants et sympathisants de
son parti dans la rue en treillis militaires pour dénoncer les "agresseurs
extérieurs". Une promesse de distribution automatique darmes à toute la
population pour faire face à toute agression extérieure sera faite par le président
équato-guinéen. Cette préparation populaire à la guerre saccompagne
parallèlement dune chasse aux camerounais dans les rues de Malabo. Ce geste sera
suffisamment expressif pour être lu et interprété à Yaoundé comme fournissant des
indications précises sur la nébuleuse des agresseurs extérieurs contre lesquels
mettaient en garde le chef dEtat équato-guinéen. Lagresseur et lennemi
extérieur vilipendé apparaît bel et bien comme étant le Cameroun.
La pression de lopinion publique camerounaise sur Paul Biya
«Comment Obiang peut-il avoir lingratitude de cracher sur la main qui la
longtemps nourrie?», sinterroge dans un taxi un habitant de Yaoundé. «Si
cest moi qui commandait la région militaire du sud, jallais donner du boulot
aux diplomates : je pénétrais en Guinée Equatoriale assurer la protection de nos
compatriotes terrorisés», affirme un "homme en tenue" appellation locale des
militaires - dans un restaurant de Yaoundé. «Trop cest trop, sortez tous les
Equato ou nous mettons le feu dans la maison. Equatoguinéens au feu !». Cest ainsi
que scandaient à Douala « des manifestants de tous les âges » qui avaient attaqué à
coup de projectiles le consulat de Guinée Equatoriale et encerclé "Hila Hotel"
; le principal établissement hôtelier qui reçoit généralement les ressortissants du
pays dObiang Nguema Mbasogo. La rue camerounaise, au plus fort de la crise, grognait
contre Obiang Nguema Mbasogo et son gouvernement.
Cette colère est suscitée, entretenue et largement diffusée par la presse camerounaise,
toutes tendances confondues. Lorgane de presse gouvernemental Cameroon Tribune
sinsurge contre «lexpulsion de centaines de Camerounais en Guinée
Equatoriale [qui] a été faite (...) en violation des instruments juridiques
internationaux (Charte des Nations Unies, Déclaration Universelle des droits de
lhomme, Charte Africaine des droits de lhomme et des peuples)» (Cameroon
Tribune, 15 mars 2004). Le quotidien Mutations dénonce les «errements xénophobes et
délinquants» dune «Guinée Equatoriale autrefois humble et courtoise [qui)
sest totalement décomplexée» en virant «vers une politique belliqueuse envers
(...) Yaoundé au point de devenir désagréable [...). Elle la montrée en prenant
fait et cause pour le Nigeria dans le conflit de Bakassi ; elle vient encore de franchir
un nouveau pas psychologique, en expulsant méchamment 1500 camerounais » (Mutations, 6
avril 2004 ; La Nouvelle Expression, 17 mars 2004). Le journal La Nouvelle Expression
revendique du gouvernement camerounais des «actions rigoureuses » et linvite à
«ne (...) pas trop sembarrasser des contingences ou des formules diplomatiques
ennuyeuses et endormantes pour apporter une réponse rapide et efficace à
lagression de la Guinée Equatoriale » (La Nouvelle Expression,. 17 mars 2004). Le
journal conclut qu«il est temps quon raisonne ce petit dictateur». Bref au
moment où les ressortissants camerounais en Guinée Equatoriale subissent des «
supplices impitoyables » sous « le prétexte du coup dEtat » (Le Messager, 15
mars 2004), on vit au Cameroun la montée dune opinion publique favorable au
durcissement, voire même à une intervention militaire en Guinée Equatoriale.
Le poids du contexte de campagne électorale
Dans un contexte préélectoral où le président Paul Biya sapprêtait à
solliciter les suffrages de ses concitoyens pour un nouveau mandat à la tête de
lEtat, pouvait-il prendre le risque politique de rester comme à son habitude très
réservé et discret face aux exactions commises sur des camerounais (et surtout lorsque
ces exactions produisent sur le plan interne un effet de renforcement de sa légitimité
de "père de la nation") à la veille dun scrutin dimportance
capitale? Les enjeux de politique interne interdisaient de donner limpression
dun président indifférent au sort de ses concitoyens. LIn tel argument aurait bien
pu être mobilisé en sa défaveur par lopposition. Doù le retournement quasi
spectaculaire du président camerounais et lexigence faite à son homologue
équato-guinéen dindemniser les victimes (camerounaises) des expulsions et des
extorsions. Les camerounais se sont ainsi montrés fiers de leur chef dEtat qui,
après avoir « dévers[é] sa colère sur lémissaire êquato-guinéen »
(Mutations, 06 avril 2004) et « refusé de prendre Obiang Nguema au téléphone »
(Cameroon-Info.Net, 8 avril 2004), a fait courir ce dernier à Yaoundé pour la
«confession», le « pardon » et « des excuses contre de la nourriture » (Mutations,
2a mars 2004; La Nouvelle Expression, 26 mars 2004).
La défense de limage internationale du Cameroun et de ses intérêts
stratégiques
Les considérations de géopolitique régionale et internationale nont pas été
sans influence sur la réaction de fermeté du gouvernement camerounais face à
laccusation équato-guinéenne selon laquelle la Cameroun était le sanctuaire de
mercenaires visant la «déstabilisation dun gouvernement démocratiquement élu».
Le Golfe de Guinée, dont le Cameroun constitue aujourdhui lune des positions
les plus fiables au regard de sa stabilité institutionnelle et de son dynamisme
économique, est au centre dés manuvres des puissances. continentales et
internationales qui désirent simplanter dans la région. La Guinée Equatoriale se
situant dans le domaine naturel de son influence, le Cameroun ne peut ne pas tirer des
dividendes stratégiques du boom pétrolier équato-guinéen.
Les Etats-Unis dAmérique qui, selon les prévisions du Pentagone, envisagent tirer
25% de leurs besoins en hydrocarbures du Golfe de Guinée à lhorizon 2025,
mûrissent actuellement une stratégie de co-partage de linfluence régionale avec
le Cameroun. Face à limportance stratégique acquise par le Golfe de Guinée qui
fournit déjà 10% des approvisionnements des Etats-Unis en hydrocarbures, ceux-ci « ne
pouvaient pas se permettre un contrôle lointain dun à un continent quils
connaissent peu et qui est de surcroît miné par linstabilité politique,
économique et sociale. Il apparaît donc logique que larmée américaine veuille
installer une base dobservation dans la région. Celle-ci se situerait forcément
entre le Nigeria et lAngola » (Nono, 2004).
Dores et déjà ces deux derniers pays apparaissent hors course. Le Nigeria est
considéré comme surpeuplé, immense, dotée dune forte majorité musulmane et
potentiellement explosive. LAngola a une profondeur stratégique limitée du fait
de sa situation en contre bas du continent11. Le Congo démocratique est empêtré
dans la guerre civile, la partition et le pillage et risque ne pas en sortir de sitôt. Le
Congo Brazzaville est non seulement lui aussi en guerre mais profondément profrançais.
Le Gabon abrite déjà une base militaire française et pourrait difficilement importer
lexpérience djiboutienne. Sao Tome et Principe qui abrite actuellement
lembryon de cette base est cependant jugé peu sûr parce que trop rapproché des
côtes gabonaises (300 à 250 km).
Reste sur la liste la Guinée Equatoriale et le Cameroun. La première présente deux
atouts majeurs : faible population et facilités daccès à la mer: Cependant le
régime dObiang Nguema Mbasogo est réputé très autoritaire et peu respectueux des
droits de lhomme. Quant au second, cest-à-dire le Cameroun, il présente en
plus des facilités daccès à la mer, des avantages supplémentaires;
notamment, « une solidité économique reconnue dans la sous région, certaines
structures de base en place, et surtout il donne lopportunité aux Etats-Unis
dutiliser le Cameroun doublement comme contre balancier à linfluence
française dans la sous région et contre balancier à la prédominance nigériane dans le
bassin ouest africain » (La Lettre du Continent, juillet 2004). Le voyage de Paul Biya à
Washington en avril 2003 et la célébration par George. W. Bush du Cameroun comme pays
stable et bien gouverné semble confirmer lorientation camerounaise de la politique
de contrôle du Golfe de Guinée des Etats-Unis. Pourrait aussi être signalée à cet
égard, laudience accordée en mai 2004 par Paul Biya au général américain
Garlton W. Fulford, directeur du Centre dEtudes Stratégiques de lAfrique
basé à Washington DC et qui sert de "think tank" aux politiques stratégiques
américaines en Afrique (Cameroon Tribune, juillet 2004).
La crise ou si lon préfère 1a guerre diplomatique actuelle entre le Cameroun et la
Guinée Equatoriale renferme ainsi une dimension de concurrence ou de lutte pour la
captation de la béquille stratégique américaine. Lheure étant aux Etats-Unis et
dans 1e monde entier à la lutte acharnée contre les mercenaires/terroristes et
"ceux qui Ies soutiennent" laccusation de sanctuaire de mercenaires
portée par la Guinée Equatoriale contre le Cameroun sinscrivait quelque part dans
une stratégie de déclassement éthique et symbolique du Cameroun sur la scène
internationale. Doù la contre réaction du gouvernement camerounais qui, dans son
communiqué du 12 mars 2004 signé du ministre de la communication Jacques Fame Ndongo, «
se réserv[ait] le droit dentreprendre toutes actions appropriées pour préserver
son image et défendre ses intérêts »12. A quels intérêts faisaient allusion le
ministre camerounais ? La nature des évènements semble bel et bien indiquer quil
sagissait des intérêts stratégiques. Pour le Cameroun donc, la Guinée
Equatoriale sassociait à une campagne internationale de ternissement de son image
plutôt bonne de pays de paix et de stabilité ayant fait de la neutralité et de la
non-ingérence dans les affaires intérieures des autres Etats, un principe cardinal de sa
politique étrangère.
Dans sa campagne internationale contre le Cameroun, la Guinée Equatoriale est plus ou
moins discrètement soutenue par les puissances continentales qui lorgnent les richesses
pétrolières de ce pays et qui lient dans leur stratégie le recul de Yaoundé â la
montée de leur propre influence. Cest le cas notamment de lAfrique du Sud qui
cherche à prendre pied dans les puits pétroliers équato-guinéens. Le fait que
linformation sur la localisation au Cameroun du camp dentraînement des
mercenaires recrutés pour renverser Obiang Nguema Mbasogo provienne dun quotidien
sud africain na pas surpris dans Ies milieux diplomatiques de Yaoundé. Car
lavènement de lor noir en Guinée Equatoriale semble avoir ravivé
lintérêt des sud-africains pour ce ; pays. Le président Obiang Nguema Mbasogo a
effectué une visite officielle en Afrique du Sud en 2003,-,visite précédée par
louverture dune ambassade à Malabo où plusieurs de ses entreprises (en
majorité des filiales de firmes multinationales) ont déjà pris position. Le fait que ce
soit le président Thabo Mbeki qui prévint le président équato-guinéen dun
mouvement de mercenaires vers son pays après avoir laissé lappareil décoller de
son territoire sapparente avec le recul à une opération de :marketing destinée à
gagner la confiance dObiang Nguema Mbasogo. Dailleurs tandis que Teodoro
Obiang Nguema Mbasogo affirmait avoir parlé « avec le président sud-africain qui
[l] a averti quun groupe de mercenaires faisait mouvement vers la Guinée
Equatoriale», M. Bheki Kumalo, porte parole du président Thabo Mbeki, précisait pour sa
part que «les deux présidents navaient pas été directement en contact mais que
leurs services "avaient partage des informations"» pour éviter un changement
inconstitutionnel de gouvernement en Guinée Equatoriale » (AFP et Reuters, 10/03/2004).
La relative cacophonie dont a fait montre Teodoro Obiang Nguema Mbasogo dans cette affaire
semble être à la base de la distanciation opérée par la présidence sud-africaine.
En guise de conclusion : les perspectives de la crise
La crise diplomatique entre Yaoundé et Malabo sest désormais inscrite dans la
longue durée compte tenu des lectures divergentes de la conjoncture régionale entre les
deux capitales et de la réticence du président équatoguinéen à engager la
responsabilité de son gouvernement dans les dédommagements des ressortissants
camerounais expulsés de manière expéditive de la Guinée Equatoriale. A court terme,
Malabo devrait renforcer son attitude de méfiance à légard du Cameroun. La
logique bureaucratique de la diplomatie camerounaise qui réduit considérablement Ies
contacts directs entre Paul Biya et ses pairs de la sous région constituera à coup sûr
un élément supplémentaire dans la sédimentation de la tiédeur dans les relations
bilatérales entre les deux pays. La commission mixte comme cadre
bilatéral de gestion de la crise désormais ouverte entre Malabo et Yaoundé
savèrera en deçà des attentes et espérances, compte tenu de la modestie des
résultats des précédentes éditions sur lamélioration du traitement des
ressortissants camerounais par les autorités de Malabo. Recourir au dispositif normal,
routinier et institutionnalisé de la commission mixte pour gérer une situation de crise
et donc exceptionnelle, semble `dune utilité relative et dune efficacité
limitée dans la gestion à court terme du dossier des dédommagements des expulsés. On
peut même dire que, en recourant à cette pratique routinière Pau1 Biya et Teodoro
Obiang Nguema Mbasogo se sont accordés sur le. désaccord entre les deux pays.
Reste que, au niveau sous régional, Malabo devrait de plus en plus sentir la nécessité
du parapluie sécuritaire nigérian. Le deal diplomaticostratégique entre les deux pays
va assurément se renforcer même sil est difficile de prédire une franche loyauté
amicale dAbuja envers Malabo. Le Maroc où le président équato-guinéen a
effectué un voyage en 2004 va continuer de garder une mainmise sur de la sécurité
présidentielle équatoguinéenne. Le partenariat stratégique avec lAfrique du Sud
esquissé avec la révélation du complot na pas connu un réel renforcement.
Le président gabonais Omar Bongo Ondimba na pas pu tirer tout le profit escompté
de cette crise pour se rapprocher dObiang Nguéma Mbasogo et trouver un modus
vivendi favorable au Gabon dans le différend de Mbanié. Les relations bilatérales avec
la Guinée Equatoriale sont, dans leur ensemble, restées brouillées et empreintes de
méfiance. Le président Teodoro Obiang Nguema Mbasogo sest fait représenté au
niveau ministériel au sommet extraordinaire de la CEMAC convoqué à Libreville par Omar
Bongo Ondimba le 1er juin 2004 « sur la situation prévalent dans la sous-région» (AFP
Afrique, 10 mars 2004); sommet qui avait pourtant « condamné les récentes tentatives de
renversement des régimes en Guinée Equatoriale et au Tchad » (AFP Afrique, 1er juin
2004). Par ailleurs, la Guinée Equatoriale a annoncé le 1er juin qu«une tentative
armée a été menée par un groupe de rebelles équato-guinéens avec résidence à
Libreville » dans lîle de Corisco. Le gouvernement, gabonais a condamné cet acte
«susceptible de ternir les relations de bon voisinage, damitié et de fraternité
qui existent, si heureusement, entre les pays de la sous-région, et en particulier entre
le Gabon et la Guinée Equatoriale » (LUnion Plus, 2 juin 2004). De même
Libreville a exprimé « sa disponibilité à participer aux côtés du gouvernement de
Guinée Equatoriale à une action concertée en vue de rechercher et didentifier
tous les auteurs et instigateurs de cette attaque » (LUnion Plus, 2 juin 2004).
Cette disponibilité ne suffira assurément pas à lever le doute et la suspicion de la
part de Malabo où on souligne la proximité de Iîle de Corisco de celle litigieuse
de Mbanié.
Quant à la Communauté économique et monétaire dAfrique centrale (CEMAC), elle
est restée toujours une institution lézardée dans laquelle les politiques des Etats en
c,e qui concerne la libre circulation des hommes se situent à cantre courant des discours
et des valeurs politiques recherchées par linstitution. Les politiques
nationalistes et sécuritaires de ses membres relativement lilliputiens nont pas
favorisé lavancée rapide de la dynamique dintégration. Celle-ci devrait
néanmoins voir sa dimension sécuritaire subir en quelque sorte un contre effet
bénéfique de la crise. Pour la première fois en effet, la Guinée Equatoriale a
évoqué la léventualité de la signature du pacte de non agression de la CEEAC
(Communauté Economique des Etats de lAfrique Centrale) quelle a jusquà
présent boudé.
Pour ce qui de la situation interne en Guinée Equatoriale, elle est demeurée
imprévisible avec le renforcement de la restauration monolithique et autoritaire du
régime de Teodoro Obiang Nguema Mbasogo lors des élections législatives et municipales
du 25 avril 2004. Le parti du chef de lEtat sétait octroyé 98% des sièges
des députés et 97% des conseillers municipaux. Lopposition interne de la
Convergence pour la démocratie sociale (CPDS) avait « totalement et catégoriquement
rejeté les résultats proclamés » qui furent néanmoins promulgués le 25 mai 2004 par
le tribunal constitutionnel, la plus haute juridiction équato-guinéenne. Quant au
gouvernement espagnol, ex-puissance colonisatrice, il avait regretté que les élections
du 25 avril 2004 « naient pas permis que la pluralité de la société guinéenne
se traduise au parlement (...) et naient pas contribué au renforcement du processus
démocratique » (AFP, 11105/2004). Autant dire que les voies de lalternance et du
changement restent inscrites dans des perspectives anti-démocratiques.
Four ce qui est de la situation au sein du clan régnant, elle est restée aussi tendue
avec la continuation des querelles au sein de la famille présidentielle qui brouillent
considérablement la figure de lennemi ou de ladversaire du régime de Malabo.
A lennemi de lextérieur Severo Moto Nsa toujours très remuant à Madrid
sajoute dans une certaine mesure ce quon pourrait considérer comme Ies
dissidents (ou les ennemis) intérieurs dont la figure de proue est le général Augustin
Ndong Ona, cousin dObiang Nguema Mbasogo et Conseiller à la défense
aujourdhui réfugié à Las Palmas (Iles Canaries). A cela sajoute une
multitude dalliances grises et de conflits familiaux liés à la course à la
succession des enfants Obiang. Autant dire que Malabo nest pas à labri
dune autre révolution de palais et de la répétition du parricide. Par conséquent
la politique interne et externe du soupçon développée par le régime de Malabo aura
encore un bel avenir.
NOTES
1. Ces instruments sont : (i) Traité damitié et de Bon
Voisinage (Yaoundé, 26l01/80), (ii) Accord de Coopération Economique et Technique
(Yaoundé, 06/11l80), (iii) Accord aérien (Malabo, 14/Oll74), (iv) Accord Commercial,
Malabo, 29l04l83), (v) Accord Agricole et Forestier (Malabo, 29111/81), (vi) Protocole
dAccord de Pêche (Malabo. 26/11/81), (vii) Protocole dAccord en matière
dElevage (Malabo 26/11l81), (viii) Protocole dAccord en Matière des
Télécommunications (Yaoundé, 24/4/73)
2. LUDEAC sest transmué en 1994 en "Communauté
Economique et Monétaire de lAfrique Centrale (CEMAC)".
3. Archives du Ministère des Relations Extérieures. « Etat des
relations Cameroun Guinée Equatoriale », Janvier 2000
4. Cour Internationale de Justice, Compte rendu 2002/21, Audience
publique tenue le lundi 18 mars à 2002 à 10 heures
5. Cour Internationale de Justice, Compte rendu 2002l21, Audience
publique tenue le lundi 18 mars à 2002 à 10 heures
6. Cour Internationale de Justice, Compte rendu 2002/21, Audience
publique tenue le lundi 18 mars à 2002 à 10 heures
7. Cour Internationale de Justice, Compte rendu 2002/21., Audience
publique tenue le lundi 18 mars à 2002 à 10 heures
8. Archives du Ministère des Relations Extérieures. « Etat des
relations Cameroun-Guinée Equatoriale » , Janvier 2000
9. Communiqué de presse du gouvernement, 12 mars 2004
10. Communiqué de presse du gouvernement, 12 mars 2004
11. Selon La Lettre du Continent, les Etats-Unis misent de plus en plus
sur le sud de lAngola où ils projettent la construction dune base militaire
de plus de 5 pistes. Sao Tome et Principe jugé très étroit devrait tout simplement
servir de centre découte pour la sécurité des compagnies pétrolières
américaines opérant dans le Golfe de Guinée. Voir La Lettre du Continent, N° 450,
Juillet 2004, p. 3
12. Communiqué de presse du gouvernement, 12 mars 2004
REFERENCES
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AFP Afrique, 15/08/2000
AFP et Reuters, 10/03/2004
AFP, 11/05/2005
AFP, 11/05/2005
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lUnité », Cameroon Tribune, 17/05/2004
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Lundi, 15 mars 2004. Campbell, C. J., 1998, « Golfe de Guinée : situation et
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Chouala, Y. A., 2003, Linterétatisme dans de Golfe de
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Doctorat en Science Politique, Université de Yaoundé II-Soa
Chouala, Y. A., 2004, « Linstallation des Camerounais au
Gabon et en Guinée Equatoriale. Analyse dune dynamique dexportation de
lEtat », in Sindjoun L., (dir) Etats, réseaux individus dans les relations
internationales africaines, Paris, Karthala
Cour Internationale de Justice, Compte-rendu, Audience publique
tenue le 20 mars 2002, à 15 heures, au Palais de la Paix, sous la présidence de M.
Guillaume, Président, en laffaire de la Frontière terrestre et maritime entre le
Cameroun et le Nigeria (Cameroun c.Nigeria, Guinée Equatoriale (intervenant),
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